La croix sur la coupole du château, essai de Richard Schröder

 

Traduction libre de la prise de position de Richard Schröder.
Il a été président du groupe politique social-démocrate SPD dans la dernière chambre du peuple en RDA pour la première fois élue au suffrage universel direct. Ensuite il devint Professeur de philosophie à la faculté de théologie de la Humboldt Universität Berlin et a été juge constitutionnel jusqu’en 2009 pour le Land du Brandenburg.

 

L’annonce qu’un donateur soit prêt à financer la croix du dôme du château de Berlin a suscité un débat sur sa légitimité : est-ce que le Humboldt Forum, un grand musée des cultures du monde, peut avoir une croix sur sa coupole ? Ainsi le château deviendrait une église et la neutralité idéologique revendiquée serait-elle transgressée. Dans la grande oeuvre d’Alexander von Humboldt intitulée Cosmos, le mot Dieu n’apparait pas une seule fois.

La question de ce que signifie cette croix a au moins deux réponses. Qu’est-ce qui a fait que Friedrich Wilhelm IV [ndlt 1795-1861] ait voulu une chapelle avec une coupole et une croix ? Et qu’est ce que nous pensons aujourd’hui du symbole traditionnel chrétien à cet emplacement ? Le roi prussien a signifié par cette croix sur le château royal entre autres son droit divin. Ce romantique a refusé la couronne impériale allemande de l’assemblée nationale de Francfort parce qu’elle provenait d’un parlement et non comme au Moyen-Age des princes électeurs. Ce droit divin dont il se réclame en tant que roi prussien était contre la souveraineté du peuple et donc contre la démocratie. C’était comme ça ; lui, il était comme ça et tout un courant iconoclaste n’a rien pu y changer. Ce droit divin avait une autre face que Friedrich Wilhelm IV a pris réellement au sérieux : la souveraineté du prince a ses limites dans sa responsabilité devant Dieu, elle n’est pas une carte blanche à l’arbitraire. Le préambule de la Loi fondamentale a integré cet élément du droit divin dans la souveraineté du peuple : « Conscient de sa responsabilité devant Dieu et devant les hommes, … le peuple allemand s’est donné la présente Loi fondamentale … pour le peuple allemand tout entier. » Même un athéiste peut comprendre ce qu’ici signifie la responsabilité devant Dieu : c’est devant une instance qui ne se laisse pas duper. L’inscription sur la coupole fait référence à cette instance par deux citations bibliques.

Une vision globale des cultures et une croix sur la coupole, comment peuvent-elles s’accorder ? C’est simple : si la richesse de l’humanité représente l’ensemble de ses cultures, alors notre contribubtion européenne est sans aucun doute marquée par le christianisme. Nous vivons dans une société post-chrétienne, avec comme preuve les jours fériés, les prénoms et la tradition artistique. Cela n’engage pas à devenir chrétien mais quand même à sauvegarder les monuments exprimant ces traditions. Le terme de « Dieu » ne figure pas dans l’oeuvre principale d’Alexander von Humboldt. C’est comme s’il avait été athéiste ou même comme s’il avait trouvé la question divine obsolète. Je ne peux vérifier cette hypothèse. Si on cherche sur internet « Humboldt » et « Dieu », il en ressort cette citation d’A. von Humboldt :  » Tout ce que Dieu donne doit encore être accaparé par les hommes et ses propres actes comme si c’était uniquement son oeuvre. » On pourrait y ajouter, comme si Dieu n’avait pas existé. Ce n’est pas une phrase audacieuse d’un libre penseur. Cette formulation etsi deus non daretur, même si Dieu n’avait pas existé, a un arrière-fond chrétien. Celle-ci est devenue célèbre grâce à Hugo Grotius qui conçoit que le droit aussi intervient « même si nous admettions, ce qui ne peut être fait sans la pire des perversions, que Dieu n’existe pas ni se préoccupe des interêts humains ».

Suite à ce principe de la valeur du droit, indépendamment des justifications religieuses, la Paix de Westfalie a été possible. On peut en voir une origine dans la parole de Jésus « rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». L’Empereur n’était pas un Christ. Et si dans l’oeuvre du Cosmos le terme de Dieu n’apparaît pas, cela peut aussi tenir du fait que dans les sciences naturelles modernes Dieu n’est plus accepté comme argument scientifique. Mais cet athéisme méthodique ou ce naturalisme n’a rien à voir avec un athéisme de conviction. Même Luther se montre pragmatique face à cette formulation etsi deus non daretur. Le conseil de la ville « doit faire face comme s’il n’y avait pas de Dieu et devrait se sauver lui-même et regner de la même manière qu’un maître de maison doit travailler comme s’il voulait se nourrir par son travail… »

 Il y en a donc des contributions de l’Europe à la culture de l’humanité qui ont des racines chrétiennes. Et aussi pour cela, on a le droit de garder la croix.

Richard Schröder

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